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Les gens heureux lisent et boivent du café (Agnès Martin-Lugand) : un condensé de sobriété et d'émotions pures

Le 18 février 2016, 22:23 dans Livres 0

 

Il y a quelques jours, j'ai vécu une expérience de dingue, un moment quasi mystique qu'il me fallait absolument partager avec vous. Le genre de moments qu'on ne peut vivre qu'entre les pages d'un excellent roman (ou en dévorant un très très bon gâteau. Ou en dégustant un très très bon verre de vin. Ou... bref, vous avez compris ;)). Tout a commencé vers 23h lorsque j'ai ouvert « Les gens heureux lisent et boivent du café ». Je ne sais pas si j'ai subitement basculé dans une faille spatio-temporelle mais une chose est certaine, j'ai été happée dans une autre galaxie dont je ne suis ressortie que quelques heures plus tard, à 2h15 très précisément, en refermant la dernière page de ce livre superbe qui m'aura emporté très loin dans son sillage... Je dois avouer que je suis gâtée niveau lecture en ce moment : j'enchaîne les pépites et les jolies découvertes. Mais si je pensais avoir eu un vrai coup de cœur pour « Juste avant le bonheur », je crois qu'il n'y a pas de mots assez forts pour exprimer mon ressenti face à la merveille qu'est « Les gens heureux lisent et boivent du café » et dont je m'empresse donc de vous parler.

 

 

 

 

"Ils étaient partis en chahutant dans l'escalier. J'avais appris qu'ils faisaient encore les pitres dans la voiture, au moment où le camion les avait percutés. Je m'étais dit qu'ils étaient morts en riant. Je m'étais dit que j'aurais voulu être avec eux."



Diane perd brusquement son mari et sa fille dans un accident de voiture. A son arrivée à l’hôpital, sa fille Clara est déjà morte et elle a tout juste le temps de dire adieu à Colin, son mari. Dès lors, tout se fige en elle, à l'exception de son cœur, qui continue de battre. Obstinément. Douloureusement. Inutilement. Égarée dans les limbes du souvenir, elle ne retrouve plus le chemin de l'existence. Incapable de se rendre à l'enterrement des deux êtres qu'elle aimait plus que tout au monde, elle passe l'année suivante enfermée chez elle, volets fermés, enroulée dans sa couette avec le sweat à capuche de Colin sur le dos, le doudou de sa fille dans la main et des cigarettes pour seule nourriture. La colère, la tristesse et l'incompréhension pour seule compagnie. Seul Félix, son meilleur ami homo et haut en couleur, la harcèle (sans succès) pour la sortir de sa léthargie et la ramener à la vie tout en tentant de ne pas faire couler leur entreprise, un café littéraire nommé – souvenir d'une époque lointaine et heureuse – « Les gens heureux lisent et boivent du café ».

 

Les jours s'étirent lentement et Diane, toute à sa douleur, ne « cicatrise » pas. Les souvenirs de ses amours disparus trônent toujours dans son appartement et elle est toujours incapable de se rendre au cimetière, de sortir travailler, de lire ni même de se nourrir. Diane est dans la survie, rien que dans la survie. Lassée des sollicitations permanentes de ses parents et de Félix, n'aspirant qu'à la paix et à la solitude, elle décide de partir en Irlande, une destination qu'elle est certaine de détester mais que Colin n'a pas eu le temps de découvrir comme il le souhaitait. Elle y loue un cottage perdu dans un petit village avec pour seul voisinage une maison vide, ce qui n'aurait pas pu mieux tomber ! Elle espère ainsi pouvoir faire comme à Paris, mais sans être dérangée par quiconque et végéter jusqu'à plus soif, en tête à tête avec sa peine. Mais c'était sans compter sur les gens qu'elle va rencontrer sur place et qui ne sont pas du tout décidés à la laisser tranquille : le couple qui lui loue le cottage, Abby et Jack, leur nièce Judith, joyeuse tornade venue de Dublin qui va l'obliger à se confier puis à sortir et enfin Edward, le neveu et voisin taciturne, colérique et torturé qui semble cacher plus d'un secret. En espérant se recroqueviller sur elle-même pour mieux disparaître, Diane va réaliser que c'est peut-être en foulant cette terre d'Irlande qu'elle apercevra enfin la lumière au bout du tunnel...

 

La façon dont on accueille une lecture et les sensations qu'elle apporte avec elle sont toujours un grand mystère. Pour quelles raisons un livre nous parle et nous transporte alors qu'il laisse le voisin complètement de marbre, sur le carreau ? Si je n'ai pas de réponse à cette question, je ne peux pas m'empêcher de trouver que c'est une chose heureuse : si tout le monde aimait la même chose et avait le même avis sur tout et sur tout le monde, on se ferait bien ch*** notre existence serait bien terne. Ouvrir un livre est toujours une aventure et comme dans toute expérience, ce qu'on veut vraiment, ce sont des (bonnes) surprises ! Je ne m'attendais sincèrement pas à grand chose en entrant dans ce livre qui m'attirait de par sa couverture en noir et blanc et son titre que je trouve complètement inspirant... et poétique (si si, le café peut être poétique, croyez-moi ;)). Je savais qu'il était question de deuil dans les pages de ce roman et cette simple évocation suffisait à m'aimanter littéralement. Pour le reste, je n'avais lu que très peu de critiques sur le sujet. Je suis donc entrée dans cette lecture sans idées préconçues, sans préjugés : avec juste l'envie de découvrir.

 

Et là, la claque. J'ai littéralement adoré. Tout. De A à Z. D'abord la simplicité. C'est épuré, ça va droit au but et au cœur. Ça ne se veut pas grandiose : c'est juste touchant. Tous ceux qui auront connu la perte se reconnaîtront dans cette absence de fioriture. Je crois que ça ne m'aurait pas autant touché si cela avait été plus alambiqué. C'est justement cette absence de surplus qui va droit à l'émotion. Si je devais parler de la peine, j'utiliserai probablement les mêmes mots : ceux qui parlent à tous... J'ai sauté à pieds joints dans la douleur de Diane, l'héroïne, et je l'ai regardé doucement revenir à la vie. Il semble clair que ce roman, très simple en apparence, suscite des avis très tranchés : soit on aime, soit on déteste. J'ai lu beaucoup de chroniques après ma lecture pointant du doigt l'écriture médiocre, l'histoire cousue de fil blanc et les personnages jugés caricaturaux. Dire que je ne suis pas du tout d'accord est un euphémisme ! Comme je viens de l'expliquer, un style simple n'est pas du tout synonyme à mes yeux de médiocrité. Certains auteurs sont réputés pour mal écrire et clairement, je ne mettrai pas Agnès Martin-Lugand dans cette liste. L'histoire quant à elle se lit d'un trait : tout est fluide, les péripéties s'enchaînent avec intelligence, subtilité et goût.

 

J'ai aimé que l'auteure nous emporte droit à l'essentiel, sans longueur ni redondance. Je ne me suis pas ennuyée une seule seconde, tournant les pages avec fièvre et tombant littéralement amoureuse des personnages au fil des chapitres. Il est vrai que leurs caractères sont très dessinés mais à aucun moment je ne les ai trouvé stéréotypés, loin de là. Ils m'ont semblé au contraire attachants et incroyablement humains avec leurs faiblesses et leurs fragilités. Pas un seul ne m'aura agacé (hormis les parents de Diane que j'ai trouvé juste ignobles), ce qui relève clairement du miracle ! J'ai aimé leurs sentiments désarmants et criants de vérité face à la souffrance. J'ai lu que certains trouvaient « étrange » la façon qu'à Diane de revenir aussi « rapidement à la vie » une fois en Irlande. Je ne suis une fois de plus pas du tout d'accord. Doit-on se terrer chez soi à tout jamais et allumer des bougies à leurs mémoires pour honorer nos morts ? Les aimera-t-on davantage en s'empêchant définitivement le droit à l'amour, au plaisir, à la joie ou tout du moins à l'apaisement ? Rester éternellement la veuve éplorée que chacun attend naturellement d'une jeune femme qui vient de perdre époux et enfant fera-t-elle d'elle une meilleure personne ? Une femme plus respectable ? Et pour qui, d'ailleurs ? J'ai aimé justement cette vérité toute nue, aussi belle que désarmante : l'être humain ne peut vivre sans sentiment, sans émotion, quels qu'ils soient. Quoi que l'on fasse, qu'on le veuille ou non, que l'on lutte de toutes nos forces ou pas, la vie reprend toujours ses droits. Et on a beau fermé les volets, le soleil brillera toujours juste derrière...

 

Ça n'en est pas moins vrai toutefois : on sent malgré tout certains tournants venir de (très) loin. On les attend même (en tout cas pour ma part !). Mais là où on pourrait penser justement que le roman manque d'originalité (ou du moins de subtilité), se dirigeant volontiers vers la facilité, la fin (ouverte comme j'aime) surprendra tout le monde, bifurquant d'un coup d'un seul, nous amenant vers quelque chose de totalement inattendu mais de plus plausible que ce qui s'ébauchait. J'ai trouvé ce choix intelligent et courageux. Diane reste fidèle à elle-même de bout en bout mais s'autorise enfin l'ébauche - sinon le droit - de revivre sans les siens (et sans culpabilité) malgré la difficulté à leur dire adieu sans les trahir. Dire que j'ai trouvé cela bouleversant est très loin de la réalité (j'ai bien regardé et un morceau de mon cœur est resté coincé entre les pages du roman, c'est dire ;)).

 

Pour conclure, cette lecture a été une réelle claque, bien plus bouleversante à mon sens que « Juste avant le bonheur » qui m'avait pourtant déjà bien touché. J'y ai trouvé (même si ces deux romans ne sont, à mon sens, pas comparables) bien plus de profondeur, moins de superficialité. Le rendu est beaucoup moins "clinique". Les émotions ne sont pas justes effleurées. On les creuse littéralement, allant chercher ce qu'il y a de plus beau en elles. Ca remue... Mais dieu que ça fait du bien. Quand je vous disais que chaque lecture était une surprise ! « Les gens heureux lisent et boivent du café » m'a transporté à un point qu'il est difficile de nommer. Peut-être parce que ses nombreux thèmes (la perte, la douleur, le deuil, la survie, la renaissance...) sont tout bonnement universels. Il y est questions d'événements et d'émotions face auxquels nous sommes tous égaux et qui ne peuvent que nous toucher. C'est un miroir ouvert sur nos propres angoisses : comment survivre à la perte des personnes qu'on aime le plus au monde ? Comment s'en remettre et continuer à avancer sans eux ? Comment apprivoiser cette douleur suffocante, insupportable, plus forte que tout le reste et dévastant tout sur son passage ? La réponse aujourd'hui me semble évidente : on ne le peut pas. Mais le temps fait son œuvre, toujours. Un matin, on a un peu moins mal. On se remet à sourire et, passées les premières notes de culpabilité, cela fait du bien... Juste du bien.

 

« J'étais bien, je ne me sentais plus oppressée. La vie reprenait ses droits et je ne voulais plus lutter contre... »

 

C'est ici que l'on se quitte (Jonathan Tropper) : un récit délectable... que l'on voudrait faire durer !

Le 18 février 2016, 21:44 dans Livres 0

 

Alors que j'étais avide de découvertes, une amie m'a conseillé il y a quelques temps déjà les romans de Jonathan Tropper, me disant que c'était vraiment le genre de mecs avec lequel on ne pouvait pas s'ennuyer (mouais : non pas que je sois du genre sceptique mais j'attendais de voir quand même avant de crier au miracle... !). Mes dernières lectures ayant été plutôt du genre sombres, j'avais plus que tout besoin d'un peu de légèreté... et de déconnade ! Je ne voulais pas mettre trop de pression sur les épaules de ce pauvre Jonathan mais il est clair que j'en attendais beaucoup. Je me suis donc plongée sans attendre dans l'histoire de « C'est ici que l'on se quitte » et, d'abord refroidie par le contexte (encore un deuil ! Les écrivains d'aujourd'hui n'ont-ils donc pas d'autres thèmes de prédilection ?!), j'ai tout simplement adoré cette petite merveille qui m'a fait rire, rire, rire... comme jamais ! Et vous savez quoi ? Ça fait du bien.

 

 

Qu'y a-t-il de pire que de perdre son père ? Réponse : passer la semaine qui suit enfermé avec sa propre famille de dingues... Morton Foxman s'en est allé. Mais avant de mourir, il a exprimé une ultime volonté : que sa famille, éparpillée aux quatre coins de l’État, se réunisse et célèbre ensemble la Shiv'ah. Le principe ? Sept jours de deuil dans la religion juive partagés ensemble, sous le même toit, accompagnés d'un défilé de voisins qui viendront pleurer sur votre épaule et vanter les mérites de ce cher disparu tout en mangeant des bagels au saumon et autres petites gâteries. Pour les Foxman, c'est l'étonnement. Leur père n'était pas pratiquant et il semble clair qu'il connaissait assez les membres de sa famille pour ne pas leur infliger ça. Bien obligés de se plier de mauvaise grâce à cette dernière volonté, le clan se réunit dans la maison familiale pour la première fois depuis... Depuis quand déjà ?!

 

 

Des retrouvailles surprises dont Judd, l'un des fils Foxman, se serait volontiers passées. Il a déjà bien assez à faire avec sa propre déprime après avoir découvert son épouse dans une position peu orthodoxe avec son propre patron, dans son propre lit conjugal, et après avoir perdu du même coup femme, maison et boulot ! Obligé de s'installer dans un sous-sol miteux en attendant que ne soit prononcé le divorce, sa vie n'aurait pas pu prendre un tournant plus sadique... jusqu'à la mort de son père et cette semaine de vie en communauté forcée qui s'annonce déjà comme la pire de sa vie. En bon fils aimant, il rejoint pourtant sa mère, psy peu conventionnelle spécialisée dans l'éducation des enfants (sauf des siens !), au décolleté ravageur et aux formes peu naturelles, sa sœur Wendy accompagnée de ses trois mômes hyperactifs et de son mari Barry, homme d'affaires qui n'envisage pas la vie sans son Blackberry greffé au bout de la main, son frère aîné Paul - qui a repris l'entreprise familial mais qui a visiblement de gros problèmes de rancune et d'aigreur mal digérées - et sa charmante épouse Alice avec qui Judd a justement batifolé dans sa jeunesse - et enfin Phillip, le cadet bourreau des cœurs qui se fait bien discret sur ses activités professionnelles qui ne respirent pas l'honnêteté... Comment survivre toute une semaine en compagnie de cette famille névrosée et follement déjantée, pleine de rancoeurs, de non-dits et autres joyeusetés ? En prenant sur soi pour ne pas les étrangler à tour de rôle, Judd se dit vraiment que « L'enfer, c'est les autres »... et que son père ne connaît pas son bonheur de n'être plus là pour assister à ça !

 


 

Il y a des semaines exceptionnelles qui font parties de celles qu'on oubliera jamais. Celle que j'ai eu l'honneur de passer avec la famille Foxman fait justement parties de celles-ci ! J'ai vraiment adoré chacun de ses membres... mais peut-être parce que je ne fais pas partie de cette joyeuse bande de fous justement ;)). Ironie du sort : ce roman n'est pas de ceux qui me passionnent en général. Trop de personnages, trop de caractères, trop de péripéties. Trop de tout en fait. En tant normal (je me connais !), la sauce n'aurait pas prise. J'aurais trouvé ça caricatural à souhait, trop exagéré ou pas assez travaillé au contraire. Mais là, quelle merveille ! Il en faut du talent pour réussir ce tour de force de dessiner aussi bien ses personnages (surtout qu'ici, il y en a tout de même un petit paquet) tout en rendant leurs vies et leurs misères plausibles. Pourtant dans ce livre, tout n'est pas fait dans la dentelle et certaines scènes manquent parfois cruellement de finesse. Mais qu'est-ce qu'on rit de bon cœur ! On rit tellement d'ailleurs que tout passe comme une lettre à la poste.

 

De talent justement, il est clair que Jonathan Tropper n'en manque pas. Je me demande même si je n'aurais pas été envoyée quelques années sur Mars à mon insu pour être passée à côté de ses livres aussi longtemps. Maintenant qu'ils sont entrés dans ma vie, autant vous dire que je ne compte plus m'en passer ! Son écriture insolente m'a tellement amusée que j'en redemande. Il est vrai que son style est plutôt cru voire même carrément osé : en le lisant, j'avais parfois l'impression de m'être plongée dans le journal intime d'un ado qui se confierait sur ses déboires sentimentaux (et sexuels !). Oreilles pures et chastes, prière de s'abstenir ! Tropper n'y va jamais par quatre chemins et on découvre avec lui les affres de l'infidélité et la difficulté à draguer (puis à coucher) avec une autre femme que la sienne quand l'image de cette dernière nous obsède encore. De la relation sexuelle en situation de handicap au petit « coup » mécanique dans le seul but de procréer et d'agrandir l'espèce humaine, tout y passe et tout est décortiqué avec un humour des plus décapant.

 

 

Pourtant bien sûr, le sexe n'est pas le thème de prédilection de ce roman aux intrigues multiples et fouillées (je vous rappelle que tout part d'un deuil tout de même, ne l'oublions pas !). Au début de la lecture clairement, on se demande dans quelle genre de tribu nous avons eu la chance de tomber. Chez les Foxman, il y a un problème de taille : l'absence de communication. Et dit comme cela, c'est réellement un euphémisme. Qu'on ne partage pas grand chose avec sa fratrie, jusque là rien d'anormal. Vous connaissez l'expression : on ne choisit pas sa famille. Mais en pénétrant chez eux, on comprend en deux temps trois mouvements que le problème est bien au-delà de ça. Les Foxman sont de véritables handicapés du cœur : laisser s'exprimer leurs sentiments, ils ne savent pas faire. Alors quand la pudeur, les rancoeurs du passé, les règlements de compte et les non-dits s'en mêlent, cela devient franchement complexe et le joyeux bordel n'est plus très loin ! Avec énormément d'humour, Tropper nous fait pénétrer dans la psychologie de ses personnages justement si impénétrables en apparence.

 

Et là, tout est délectable. On se rend compte que ces personnalités hautes en couleur ne nous sont pas aussi étrangères qu'elles le semblaient de prime abord. Et qu'il y a peut-être même beaucoup d'elles dans nos propres familles, avec le recul ! Petit à petit, cette famille qui nous semblait à la fois si froide et si fantasque en apparence nous envoûte et nous pousse à aller toujours plus loin dans notre lecture. A la fin, le pari est réussi : on ne veut tout simplement plus les quitter. J'ai trouvé tout simplement délectable de découvrir au fil des chapitres les intrigues plus croustillantes les unes que les autres qui complexifient largement le scénario de départ et le gonfle comme une toile d'araignée. On valse de situations délicates en rebondissements cocasses et inattendus, le tout sans temps mort (et à un rythme de dingue : im-pos-si-ble de s'ennuyer une seconde) et sans oublier les dialogues, petits bijoux composés de punchlines d'exception. J'ai beau réfléchir, je ne trouve pas de défaut à ce récit hilarant, au portrait féroce et dessiné au vitriol sur la famille, mais aussi riche en émotions et en tendresse.

 

 

Car mon cœur d'artichaut vous le demande : ce roman aurait-il été aussi bon sans cette petite dose douce-amère de nostalgie qui vient parfaire et sublimer l'ensemble ? Les paris sont ouverts mais j'ose tout de même une réponse : NON évidemment ! S'il ne s'agissait que d'un vulgaire roman au trait loufoque, je sais que mon cœur n'aurait pas autant succombé pour cette douce famille de fêlés. Mais au fil de la lecture, un glissement s'opère subtilement. Derrière l'humour, on sent les cœurs palpiter et les larmes perler aux coins des yeux. Car on l'avait presque oublié mais ces héros ont perdu leur père et une part de leurs enfances s'envolent définitivement avec ce dernier. Derrière l'excuse de la Shiv'ah, c'est toute une famille dont les membres sont petit à petit devenus des inconnus les uns pour les autres qui se retrouvent et se redécouvrent. Et cela serre le cœur. Car derrière ce propos un ton plus sérieux, on se reconnaît tous : que nous est-il arrivé ? Comment avons-nous pu nous perdre à ce point là en route et trahir les enfants que nous étions, leurs envies, leurs rêves et leurs souvenirs ?

 

 

« Je sens une immense vague de regrets m'envahir quand je considère la personne que je suis devenue », confie Judd à ses lecteurs. Difficile de rester de marbre face à ces révélations émouvantes (qui m'ont sérieusement donné envie de faire un câlin au héros pour le réconforter) et qui nous feraient presque passer du rire aux larmes. Presque car Tropper parvient à émouvoir profondément tout en gardant cette légèreté propre à son écriture. Il nous parle ainsi des blessures du passé et du temps qui passe, inlassablement, et contre lequel on ne peut rien, du chemin vers le bonheur (toujours semé d’embûches, sinon ce ne serait pas drôle), de la difficulté à faire les bons choix (ou en tout cas de se convaincre qu'on fait les bons !) et de la perte, beaucoup : la perte de nos rêves qui se cassent la gueule et qu'on ne réalise pas toujours mais surtout la perte des autres, ces autres qui finissent toujours par s'en aller, par nous quitter ou par mourir... Dans ce livre plus que divertissant et surprenant, Jonathan Tropper nous en fait donc voir de toutes les couleurs, mais uniquement celles de l'arc en ciel ! Je ne peux que vous recommander cette lecture excessivement drôle (vous l'aurez compris) mais pas que. Je l'ai refermé avec émotions, enchantée de cette semaine haute en couleurs passée avec chacun des membres de la famille Foxman. Tous m'ont donné de l'espoir : on peut parfois croire que certaines choses sont perdues à tout jamais puis subitement se retrouver face à un nouvel éclairage qui remet tout en question et nous oblige à revoir nos positions, nos idées toutes faites aussi, pour mieux voir la vérité en face. La vérité toute nue...

 

 

« On peut demeurer là, se sentant au-dessus de la mêlée bien qu'on ne le soit pas, et aboutir à la conclusion solitaire que la seule chose dont on puisse être sûr, au sujet des autres, c'est qu'on ne sait jamais rien d'eux... »

 

Juste avant le bonheur (Agnès Ledig) : une lecture bouleversante

Le 18 février 2016, 20:40 dans Livres 0

 

Il existe décidément des livres qui font du bien, des livres qui semblent n'avoir été créés que dans le but de nous rappeler que la vie est belle. Qu'elle peut être cabossée, pleine de hauts et de bas, nous remuer dans tous les sens et même nous faire pleurer, à force d'épreuves, mais qu'elle reste une merveilleuse aventure pleine de surprises. Et qu'il ne faut surtout pas abandonner, jamais, même lorsqu'on est à bout de souffle, car il serait terriblement dommage de passer à côté. C'est en tout cas le message puissant et inspirant que je retiens en refermant « Juste avant le bonheur », ce livre sublime d'Agnès Ledig, Prix Maison de la Presse en 2013, qui semble faire l'unanimité dans le cœur des lecteurs (et pour cause !).

 

 

 

Julie n'a pas tiré la carte « chance » au grand loto de la vie. A l'âge de 17 ans, elle tombe enceinte alors qu'elle était promise à un brillant avenir. Délaissée par le « papa d'un soir » qui ne veut pas assumer ses responsabilités et par ses parents, elle est obligée d'arrêter ses études et de prendre un job alimentaire pour assumer son quotidien et celui de son fils, Ludovic, son petit trésor, la lumière qui l'oblige à tenir jour après jour. Trois ans plus tard, Lulu fait toujours son bonheur mais chaque jour est un combat pour la jeune femme : un employeur pervers et manipulateur, un travail de caissière dans un supermarché plus que routinier, des fins de mois particulièrement difficiles où aucun plaisir n'est permis...

 

 

Un jour plus sombre que les autres, un homme se présente à sa caisse et est ému par une larme, furtive, qui s'écrase sur la joue de la jeune fille. Les galères, lui-même les connaît : s'il est à l'abri du besoin économiquement parlant, Paul n'en est pas moins cabossé par la vie. Après trente ans de mariage, sa seconde épouse vient juste de le quitter et à 50 ans passés, le voilà forcé d'apprendre à cuisiner, à faire le ménage et même à faire les courses ! Entre les deux personnages, la discussion s'installe – d'abord teintée de méfiance du côté de Julie puis petit à petit d'un profond respect – tant et si bien que Paul lui propose de les emmener, elle et son Lulu, dans sa maison en Bretagne pour découvrir la mer et goûter au bonheur de quelques jours de vacances. Loin de tout. Cela fait longtemps que la jeune femme ne croit plus aux contes de fées et encore moins en la bonté humaine. Pourtant, pour son fils, elle accepte la main que lui tend Paul et décide de recommencer à croire en la générosité. Ce voyage en Bretagne en compagnie du fils de Paul, Jérôme, qui vient juste de perdre son épouse, pourrait bien marquer un tournant dans la vie de ces quatre personnages incroyables...

 

 

 

Il y aurait tellement à dire sur le roman extraordinaire qu'est « Juste avant le bonheur » ! Mais ce qui résumera le mieux mon sentiment est certainement l'émotion à fleur de peau qui m'a porté tout au long de ma lecture. Pourtant, alors que j'étais en pleine découverte de ce petit bijou, je suis malheureusement tombée sur une chronique (très belle et particulièrement émouvante par ailleurs) qui dévoilait l'intégralité de l'histoire et surtout ses moments clés (et dieu sait qu'il y en a un certains nombres qui laissent tout simplement bouche bée dans ce roman). Si je ne suis pas allée au bout de cet article, désireuse de conserver un peu de suspense, j'avais malheureusement lu l’événement, LE tournant qu'il aurait été bon – à mon humble avis - de garder secret jusqu'au bout. Je comprends parfaitement que, portée par l'émotion, on puisse se laisser aller aux confidences en rédigeant la chronique d'un livre qui nous a littéralement porté. J'ai moi-même sans arrêt la sensation d'en dire beaucoup trop et j'essaie de me censurer autant que faire se peut ! Toujours est-il qu'après ces révélations de taille, je me suis tout de même sentie frustrée, comme si l'on m'avait un peu « dérobé » mes émotions et mes découvertes à venir. Je me suis même dit furtivement qu'il ne servait à rien de poursuivre ma lecture alors que je savais quasiment tout de ce qui allait arriver. Mais, comme aimantée par cette histoire superbe, je n'ai pu m'y résoudre. J'ai été si émue par ce qui a suivi que je me suis demandée qu'elles auraient été mes réactions en étant restée dans l'ignorance. Je ne le saurais jamais mais une chose est certaine : je ne regretterai jamais d'avoir été jusqu'au bout.

 

 

Ce roman n'est pas seulement d'une beauté rare. J'ai aussi trouvé sa construction très intelligemment travaillée. Lorsque Paul rencontre Julie, j'ai d'abord été aussi méfiante et sceptique que la jeune fille. Je me suis demandée ce qu'il lui voulait, ne trouvant absolument pas naturelle cette main tendue par un parfait inconnu (au portefeuille bien rempli de surcroît : depuis Richard Gere dans Pretty Woman, on ne me la fait plus). Les anges gardiens tombés du ciel qui accomplissent des miracles sans rien attendre en retour, ça n'existe normalement que dans les romans. Cela tombe bien, nous sommes justement en train d'en lire un ! ;)). Réaction assez symptomatique de notre société pourrie déshumanisée, je me suis naturellement demandée ce qu'un homme de 50 ans cherchait en se rapprochant d'une gamine de 20 ans (#jevoislemalpartout). Lorsque Julie accepte d'ailleurs de partir en Bretagne avec cet homme qu'elle connaît à peine, je me rappelle avoir pensé que cette petite avait soit :

 

1) un sacré goût du risque (ou le sens de l'humour, au choix)

 

2) qu'elle ne regardait visiblement pas assez de reportages sur la psychologie des serial killer à la télé

 

3) qu'elle n'avait vraiment (mais vraiment !) plus rien à perdre (et donc tout à gagner à sniffer à grandes goulées l'iode des plages de sable breton).



Au début donc (mais juste au début !), j'étais un chouïa sceptique, ce qui n'a fait que se confirmer lorsque le personnage de Jérôme apparaît dans le paysage. Je voyais déjà venir de loin la romance gnan gnan et facile qui permettrait à chacun de cicatriser dans les bras de l'autre. Quelle brillante Agnès Ledig qui nous emporte là où elle le veut bien avec force et talent ! Car la vérité, c'est qu'on ne voit absolument RIEN venir de ce qui se prépare dans l'ombre. Et subitement, la claque surgit... On est entraîné dans un tourbillon d'émotions diverses et parfois contradictoires au vue des événements qui se jouent sous nos yeux. D'abord la beauté d'une amitié qui grandit, de vrais soutiens qui se créent et se révèlent autant de piliers au quotidien pendant les jours gris. Ensemble, les héros retrouvent le sourire, réapprennent à apprécier les petits riens qui font tout le bonheur de la vie. On les regarde renaître avec le sourire aux lèvres. Tous sont attachants mais jamais naïfs, désespérément humains sans jamais être mièvres. Julie par exemple aurait pu être décrite comme la parfaite petite mère courage émouvante à souhait, d'autant plus au regard de son très jeune âge. Mais c'était sans compter sur Agnès Ledig qui refuse la facilité et ne tombe à mes yeux jamais ni dans la « caricature », ni dans l'excès avec ses personnages.

 

 

La force de ce roman unique tient donc aussi à son réalisme : leurs peines, leurs tragédies pourraient être les nôtres. Elles le sont d'ailleurs et c'est ce qui fait qu'ils nous émeuvent tant. Puis, sans même qu'on ait pu l'imaginer, l'histoire bascule subitement et nous sommes confrontés à l'inacceptable, à l'inconcevable. Comme si parfois, le destin prenait plaisir à s'acharner sur les êtres qui en ont déjà vus de toutes les couleurs (OH WAIT : c'est le cas !). Le tournant qu'opère alors le roman est bouleversant et crève littéralement le cœur. Si je n'ai pas versé de larmes, j'ai surtout été très en colère du déroulement totalement injuste de l'histoire qui prend plaisir à chambouler tant les personnages que les lecteurs. Je me suis beaucoup interrogée sur ce que nous enseigne le livre et surtout sur ce constat frappant : faut-il perdre beaucoup pour avoir le droit d'être heureux ? Le bonheur est-il proportionnel à la façon dont on en bave ? Comme si un bon génie sortait de sa lampe au bout d'un (long) moment et nous murmurait qu'après toutes ces galères, on avait enfin mérité nos trois vœux... C'est aussi saisissant que déstabilisant. Tantôt forts, tantôt fragiles, j'ai particulièrement apprécié qu'Agnès Ledig réussissent à émouvoir sans jamais faire pleurer dans les chaumières (ce qui aurait pourtant été très facile !). A travers ces nouvelles épreuves particulièrement éprouvantes auxquels ils se retrouvent confrontés sans préavis, chacun des héros ne va pas avoir d'autres choix que de trouver un nouvel échappatoire, un autre chemin vers le bonheur. Ce qui a changé ? Ils n'avancent plus seuls comme avant et peuvent désormais compter les uns sur les autres... Mais cela sera-t-il suffisant ?

 

 

J'ai vraiment dévoré « Juste avant le bonheur », transportée tant par l'histoire que par ses personnages émouvants et les différents rebondissements qui donnent énormément de relief au roman. On pourrait croire qu'il faut se munir obligatoirement d'une grosse boite de mouchoirs pour s'y plonger (et ce n'est pas faux toutefois !) mais ce serait une erreur de penser que ce livre est seulement larmoyant. Comme lors de ma lecture de « Complètement Cramé » par Mr Legardinier, j'en retire que nous sommes bien peu de choses lorsque nous sommes seuls et que l'union fait (vraiment !) la force. Finalement, tout tient à ses rencontres qui changeront notre vie (à moins que cela soit nous qui changerons la leur ?!) et qui nous porteront vers la lumière, le bout du tunnel. En ce sens, « Juste avant le bonheur » est un vrai beau livre, au sens le plus noble du terme. Ce roman est d'autant plus beau qu'il repose sur une vérité qu'on ne répétera jamais assez : l'être humain peut se relever de tout. Il faut se ménager, prendre le temps de cicatriser évidemment. Mais on survit et on avance, encore et encore. Oui, on se relève de tout : même du pire. Même de ce qu'on imagine pas. A mi-chemin entre « Je vais bien, ne t'en fais pas » d'Olivier Adam et de « Ensemble c'est tout » d'Anna Gavalda, « Juste avant le bonheur » a l'envergure de ces petites pépites de la littérature. Je ne saurais que conseiller à tous de s'y plonger au plus vite, surtout à ceux qui penseraient ne plus avoir la force de continuer... Son message, d'un optimisme à toute épreuve, distille de l'espoir en intraveineuse : la douleur peut-être suffocante, intolérable. Mais on peut s'en sortir. Si vous pensez qu'une bonne dose d'espoir et de souffle de vie ne seraient pas de trop en ces temps compliqués, courrez dans la première caverne d'Ali Baba venue (traduction : dans une bonne librairie ;)) et réfugiez-vous au cœur des pages de « Juste avant le bonheur ». Réconfort garanti...

 

 

 « Un proverbe arabe dit : "ne baisse pas les bras, tu risquerais de le faire deux secondes avant le miracle". »

 

 

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